Destruction d'un manoir en Vienne.

Lundi 2 décembre après-midi, je suis prévenu de la démolition d'une ancienne bâtisse rue de Boulogne (une rue perpendiculaire à la rue de la Chaîne), dans un secteur très ancien du quartier de Vienne. Celle-ci a visiblement commencée dans la matinée. Il s'agit d'une ancienne bâtisse type logis seigneurial, avec un certain nombre de dépendances, dont un bâtiment qui semble être une ancienne grange. Le lieu a servi de casse pendant plusieurs décennies. Derrière, d'autres bâtiments, qui ont été occupés par Emaüs sont aussi en cours de destruction.
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Le manoir, côté Nord (vers la rue de la Chaîne) et ancienne grange (le 3 décembre 2013).
Le manoir, côté Sud.
Rebord de fenêtre typique des alentours de 1500 et emplacement d'un meneau.
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Lucarne datant probablement du XVIe siècle. La corniche semble être en plâtre (sans doute XIXe siècle, comme les motifs rappelant des pierres disposés en quinconce dessinés sur l'enduit à la chaux).
Sur la fenêtre du bas, on peut noter les traces d'un meneau.
Sur celle du haut, des moulures ont été bouchées pour placer l'encadrement en bois servant à fixer les volets.
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Cheminées. Celle du haut a été réduite : le conduit n'est pas dans le prolongement de la hotte, on aperçoit de la suie sur le prolongement du conduit en bas, il n'y a pas de corbeau directement à droite de la hotte, la poutre s'interrompt, de plus une poutre tenant dans le vide était appuyée sur celle de la trémie de la cheminée.
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Devant le manoir, un local qui ressemble à une petite écurie pour deux chevaux (milieu XIXe - début XXe siècle ?).
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Niche surplombant le puits, qui a été détruit.
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Puits destiné à être détruit.
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Ce qui semble être une ancienne grange.
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Portail, un jour avant sa démolition.
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Autre bâtiment détruit. La façade "art déco" en ciment, recouvrait un édifice plus ancien.
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Encadrement de fenêtre mouluré typique de la période précédant la renaissance (aux alentours de 1500)
Le linteau allant dessus.
La rue de Boulogne. Depuis, une ouverture d'une vingtaine de mètres a été réalisée dans ce mur à droite et d'une dizaine de mètres va être réalisée, à gauche.
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La rue de Boulogne, au carrefour avec la rue de la Chaîne, avec, au fond, le logis en train d'être détruit.
Construisons l'avenir... en détruisant le passé...
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Vue aérienne du site en 1958 (cliché IGC) et plan masse du projet.
Le quartier :

Avant la construction du quai, au XVIIIe siècle, la voie principale longeant la Loire de ce côté-ci du fleuve passait par la rue de la Chaîne (les rives étant peu paraticables).
La rue perpendiculaire, situé en amont du logis, nommée rue des Ponts Chartrains, était la voie menant vers la Sologne, le Berry et faisait partie de l'axe Bourges-Chartres. Ce nom vient de la succession de ponts et de digues qui traversent la vallée du Cosson : les Ponts Chastrés, appellation qui s'est transformée au fil du temps en "Ponts Chartrains". La dénomination "rue des Ponts Chastrés" est attestée dès 1299 et les ponts ont, sans doute, été construits début du XIIe siècle.
(Pascal Nourrission, Le dictionnaire du nom des rues de Blois)

Ce secteur s'est urbanisé en bord de Loire au début du XVIe siècle (vers 1530, on construit 26 maisons, rue de la Chaîne, les 26 maisons du Clos de Bigaye, à l'emplacement du pressoir du clos de Bigaye
(Bruno Guignard)).

La rue de Boulogne
arrive en face de ce manoir, puis contourne la parcelle (voir photo aérienne ci-dessous), ce qui laisse à penser que cette rue était auparavant un chemin pour accéder à cette parcelle, et que ce lieu devait être assez important au niveau du quartier.

En faisant quelques recherches, il apparaît que dans cette rue, le
Prieuré situé dans la Forêt de Boulogne possédait dans cette rue un logis :
"le prieuré possédait dans cette rue un
clos avec logis, qu'on appelle le Petit Boulogne au XVIIe siècle. L'enclos se trouvait au lieu-dit Bigaye qui longeait la rue de Boulogne actuelle, et c'est en 1749 que le prieuré fut supprimé." (Pascal Nourrisson, le dictionnaire des rues de Blois, qui cite J. Chavigny, Histoire de Blois, p.272 et 273). Le lieu-dit de Bigaye était un lieu-dit situé rue de la Chaîne.
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Le nom "rue de Boulogne" aurait un lien avec ce prieuré.
En 1477, ce nom de cette rue apparaît déjà dans un acte
(liasse G.1035, Archives Départementales).? ce qui pourrait laisser penser que Le Petit Boulogne existait déjà à cette époque.

Etant donné l'emplacement et la configuration des lieux, tout laisse à penser que le logis mentionné était cet édifice qui vient d'être démoli. Des recherches dans les archives départementales permettrons sans doute de confirmer cette hypothèse et d'en savoir un peu plus sur ce lieu.
Projet :

Si ce site a été détruit, c'est pour réaliser un projet de construction de 33 logements PLUS par la société Jacques Gabriel.

Cet édifice était en mauvais état. Mais nous doutons qu'une étude ait été réalisée pour une éventuelle restauration, car, ici, nous ne sommes pas dans le cas de la démolition un bâtiment gênant ou insalubre (l'excuse habituelle), mais dans celui, encore, de faire
table rase de l'existant : en plus de cet immeuble, de la grange et d'autres bâtiments, on détruit un mur multiséculaire typique de la région (rue de Boulogne), un portail prolongeant ce mur et situé dans un angle, ainsi qu'un puits situé dans un autre angle de la parcelle, ne gênant en rien, et en (très) bon état !
Les atouts du lieu n'ont visiblement pas été pris en compte lors de la conception de ce projet.

Mieux encore, on note que, dans le PLU, les deux murs longeant la rue de Boulogne ne sont pas totalement protégés. L'endroit de la percée n'est pas protégé. A croire que c'est
le PLU qui s'est adapté à ce projet, et non le projet qui s'est adapté au PLU !
Par ailleurs,
une portion de mur protégé par le PLU a tout de même été démoli !


A noter que
la ville participera financièrement à ce projet (cette participation a été votée dans la délibération 2013-395 du CM du 16 décembre 2013). Une demande de subvention à Agglopolys a été également été demandée (délibération 2013-389)
Sur le site de la ville, dans la rubrique actualité, on peut également lire (le 21/11/2013) : "dans ce dossier,
la ville a joué le rôle de facilitateur dans l'acquisition du foncier, en plus de céder gratuitement à la société Jacques Gabriel une parcelle de terrain adjacente, rue de Boulogne." ; lors du conseil municipal du 16 décembre, on a pu apprendre que les terrains ont été achetés par la ville puis vendus à la société Jacques Gabriel.

Lors de ce conseil, un élu est intervenu sur le fait que pour réaliser ce projet on avait démoli une maison vieille de 5 siècles ; réponse du maire "je ne sais pas", prétextant ensuite que de toute façon, l'ABF avait donné son accord. Cet élu a tenté de répondre, mais alors qu'il était en train de parler, le maire, visiblement énervé, a passé la parole à un autre élu, prétextant que cet élu avait demandé la parole.

Encore une fois, entre les discours et les actes, le fossé est immense.
Le logis est ancien, très ancien. Il a subi diverses modifications au fil du temps, même si le volume principal semble être resté le même. La volumétrie, l'ordonnancement des ouvertures ainsi que l'importance du toit laisse à penser qu'il date du XVI, voire XVIIe siècle, et peut-être même avant.
On remarque notamment deux fenêtres qui portent des traces d'un
ancien meneau. Une fenêtre supérieure a, semble-il, comporté un encadrement mouluré, typique des alentours des années 1500, qui a ensuite été bouché pour placer l'encadrement permettant de fixer les volets. Le rebord d'une autre fenêtre rappelle aussi cette époque. Tous ces éléments permettent de dater l'époque de construction à autour de 1500. Les lucarnes pourraient être, elles-aussi, d'époque.
Les deux cheminées que nous avons pu voir sont plus récentes (deux autres étaient détruites lorsque nous avons pu entrer, avec l'accord des ouvriers). Seules leur hotte, ornées sont restantes, l'encadrement ayant été enlevé. Celles-ci pourraient dater du XVII ou XVIIe siècle. On remarque que celle située à l'étage n'est pas celle d'origine, la hotte ayant été réduite.

Un peu plus loin, à part, nous avons pu remarquer la présence de
trois pierres d'encadrement de fenêtre mouluré et dont le décor rappelle le style gothique, précédent celui de la Renaissance, typique des alentours de l'an 1500. On remarque ce même décor sur l'aile Louis XII du château royal de Blois ou sur l'hôtel Sardini, situé rue du Puits Châtel. Nous ne savons pas, pour l'instant si ces 3 éléments proviennent de ce logis ou d'un autre bâtiment périphérique ayant été détruit.
Deux historiens (Thomas Grappy et Bruno Guignard) ont confirmé cette datation.
L'ensemble est clos de mur et à l'angle Sud-Ouest, on note la présence d'un autre portail qui s'ouvrait en angle, vers le Sud, rue de Boulogne, et qui a été fermé, ultérieurement par un mur. Ce portail a, lui aussi, été détruit, ainsi qu'une vingtaine de mètres de mur bordant la rue. La margelle d'un ancien puits, se trouvant à l'entrée Nord de la rue de Boulogne a également "disparu".
Extrait du PLU.
Photographies :
POUR ALLER PLUS LOIN...
Les fouilles ont révélé un ancien pigeonnier, et que la cave avait été très bien isolée de l'humidité par un mortier et un enduit au tuileau, ainsi que par de l'argile en très grande quantité.

Cela démontre, encore une fois, l'importance de ce lieu, hélas, détruit.